Voyager Autrement

Le plus grand temple sikh de France et sa cantine ouverte

19 novembre 2020

Voyage immobile Grand Paris | Bobigny (93)
Il y a déjà quelque temps (avant que nous soyons confinés), j’ai initié un voyage d’une journée à la rencontre d’une communauté : les Sikhs. Une minorité ethno-religieuse originaire du Pendjab (Inde), peu connue en France et qui pâtit de quelques a priori. Invitée dans leur lieu de culte à Bobigny, je vous livre ci-après ma découverte du sikhisme et mon expérience culinaire…

Le repas dans le langar du Gurdwara Singh Sabha, à Bobigny

De l’Inde à la Seine Saint-Denis…

Comme souvent lors de mes voyages, la nourriture est un prétexte à découvrir « l’Autre ». Ainsi, lors de mon périple en Inde du Nord en 2017, sur le thème de la nourriture, j’avais visité le célèbre Gurdwara Bangla Sahib, le plus grand temple sikh de Delhi, avec son sublime parterre de marbre blanc, sa coupole dorée et son impressionnant bassin aux ablutions. Ce premier pas vers le sikhisme avait été incroyablement intéressant, d’autant que je m’étais retrouvée dans l’immense cuisine du temple, où plus de 30 000 repas végétariens étaient préparés chaque jour. J’y ai notamment appris que dans les années 1980, des violences politiques ont mené les Sikhs à fuir le Pendjab.

Réalisation du pain dans le « langar » :
la cuisine communautaire du Gurdwara Bangla Sahib

Aujourd’hui, la diaspora sikhe compte plus de 30 millions de Sikhs à travers le monde – environ 30 000 en France – dont la majorité se trouve en Seine Saint-Denis. Une diaspora réputée généreuse et hospitalière, très respectueuse des lois de la République mais qui lutte souvent contre des discriminations raciales et sociales. Voulant renouveler cette expérience enrichissante, j’ai sollicité la communauté Sikhe de France pour la rencontrer. Enthousiasmée par ma démarche, elle m’a conviée à Bobigny, pour une visite de leur Gurdwara Singh Sabha : le plus grand lieu de culte en Seine Saint-Denis. Depuis 2014, en partenariat avec le Conseil Général du département et l’Office du tourisme de la Seine-Saint-Denis, des portes-ouvertes du temple sont organisées. D’après ce que j’ai compris, c’est un gage important de reconnaissance pour la communauté Sikhe car par ce biais elle peut mieux se faire connaître et ainsi faire tomber les a priori et éviter les amalgames.

La popote communautaire qui sert à
alimenter environ 30 000 repas végétariens par jour à Delhi, Inde.

Enclave pendjabi à Bobigny

Il a suffit de me rendre à Bobigny, au bout de la ligne 5 du métro, de marcher un peu pour arriver au pied d’une grande bâtisse à coupoles en lotus et y rencontrer mon hôte du jour : Bikrangit Singh. Je fais partie de la petite douzaine de curieux a être venue ce weekend à la porte-ouverte annuelle du Gurdwara Singh Sabha. J’ai hâte de découvrir le fonctionnement de ce lieu de culte et de goûter à la cuisine végétarienne…

Le Gurdwara : lieu de culte sikh

Près du mat safran où flotte le drapeau sikh, Bikrangit Singh, notre hôte – joliment vêtu de bleu, enturbané et pieds nus – se tient devant « la porte du Gourou » (« Guru » = guide-professeur et « Dwar » = porte) ). Là, Bikrangit nous explique que son lieu de culte se compose de trois parties distinctes : le rez-de chaussée, accessible à tout le monde et les niveaux supérieurs avec la salle de prière, la cuisine et le réfectoire. Il nous explique brièvement le déroulé de notre immersion :

« Pour découvrir les traditions et les règles religieuses qui encadrent notre vie de sikh, je vais vous demander de vous plier aux restrictions (pas d’alcool ni tabac) et de suivre mes conseils. Une fois déchaussé et votre tête couverte, vous aurez l’occasion de vous rendre dans la salle de prière, de partager un encas dans notre cantine puis d’assister à une présentation de notre religion. Les questions sont évidemment les bienvenues, n’hésitez pas à me solliciter. »

Inauguré en 2011, j’apprends que le Gurdwara est à la fois lieu de prière, centre culturel et cantine communautaire et qu’il est ouvert à tous, sans distinction de sexe, de religion, de nationalité ou de classe sociale. Même en dehors de cette « visite guidée », il est donc possible de venir au Gurdwara, à condition de respecter les règles de base :
– enlever ses chaussures
– se couvrir la tête (foulard distribué)
– interdit de pénétrer dans le temple avec de l’alcool ou des cigarettes
– avoir des vêtements amples (éviter les jupes courtes), les fidèles s’assoient par terre en tailleur

“Au Gurdwara, on vient nourrir à la fois son corps et son esprit”

La salle de prière et le livre sacré
Après tous s’être lavés les mains et les pieds, foulards sur la tête nous montons l’escalier à la moquette douce pour nous rendre dans la salle de prière : une grande pièce où se pratique un mariage sikh en petit comité. Au fond de la salle trône le livre sacré, le Guru Granth Sahib, vénéré comme un gourou vivant. La personne qui chante des extraits aère le livre avec un très beau balais à plumes. La salle est assez dépouillée mais l’harmonie des chants, de l’accompagnement du tabla et de l’harmonium portatif envoûtent. Silencieux, nous restons là un moment à observer la cérémonie marital avant que notre hôte nous fasse signe de nous lever discrètement. Avant de quitter la salle de prière, on m’indique de mettre mes mains en coupe pour recevoir le Parshad, un met sucré offert à toute personne présente dans le gurdwara et venant d’assister à la récitation d’une prière. L’offre et la réception de cette bouchée sucrée fait partie des protocoles d’hospitalité des Sikhs. Peu appétissant de visu, une fois en bouche je suis étonnée par l’équilibre et l’onctuosité du met. Il faut spécifier que cette bouchée n’est autre qu’un tiers de beurre clarifié, un tiers de sucre et un tiers de semoule… D’après notre hôte, c’est une parité qui souligne l’égalité homme-femme dans cette religion. Gâtée par tant d’attentions et de spiritualité me voilà fin prête pour la suite de l’immersion !

“Ce repas pris en commun symbolise l’unité de la communauté et l’absence théorique de notion de castes.”

Le langar
Après avoir prié et médité, les fidèles se rendent dans la salle de restauration, au langar : des rangées de tapis où tout le monde s’assied en tailleur. Le langar est une sorte de cantine ouverte à tous, où on peut se restaurer gratuitement. Ici, la nourriture préparée est végétarienne afin de convenir à tous, sans distinction. La charité des sikhs envers tout un chacun – sikhs ou non-sikhs – est vraiment matérialisée par le langar. Notre hôte Bikrangit nous explique que “dans n’importe quel Gurdwara du monde se trouve un langar. Ici, on peut accueillir jusqu’à 1000 fidèles, et cela cinq fois par jour le dimanche.”

Le partage du repas dans le langar

Le repas
En rangée, assise en tailleur, entre un sikh et une jeune femme musulmane venant de Drancy, j’observe les incessantes allers et venues des bénévoles, avec leurs gamelles et leur grand seau de légumes épicés. Notre repas partagé à même le sol est une invitation à voyager. Dans l’assiette en inox compartimentée, on nous y a servi : un chapati (pain), des badji de pommes de terre (beignets), du dal (plat de lentilles), du yaourt, un mélange de légumes avec du paneer (fromage indien) et des jalebi (tortillons frits sucrés trempés dans du sirop). Je comprends que la préparation de la nourriture tout comme son service met en avant une valeur importante du sikhisme, l’action désintéressée : le sewa. Au dessert, Bikrangit m’explique aussi pourquoi nous sommes par terre « Si nous sommes tous assis à même le sol c’est parce qu’il faut assoir son égo et accepter de manger à côté de quelqu’un d’un autre statut social que soi. » Au langar, on est donc nourri à volonté (tant qu’on fini son assiette) et avant de sortir de cette salle, je retiens cette belle leçon : “on est tous égaux et avons le droit à la même chose”.

“Les sikhs, alors qu’ils sont moins de 1% de la population mondiale ont construit – à eux seuls – la plus grande cantine gratuite du monde !”

langar sikh cantine
Les coulisses de la cuisine

Après un bref coup d’oeil en cuisine, un lavage de main essentiel (car, petit détail, nous avons mangé avec nos doigts), notre petit groupe descend dans une salle au rez-de -chaussée. On nous sert un thé épicé à la cardamome et la présentation sur le sikhisme commence…

Qui sont les Sikhs ?

Si nous reconnaissons aisément les Sikhs grâce à leur barbes fournies et leur « dastaar » (= turban) qui protège leur longue chevelure sacrée, leur religion est peu connue en France et pâtit de quelques clichés. Cette religion monothéiste méconnue est pourtant la cinquième religion au monde en nombre de pratiquants. En sanskrit, le terme sikh signifie “disciple/ étudiant” et désigne tous les adeptes du sikhisme. Le sikhisme a été fondé à la fin du XVème siècle par le Guru Nanak Dev Ji, dans le Nord du sous-continent indien (au Pendjab, région actuellement prise en sandwich entre l’Inde et le Pakistan). Guru signifie en sanskrit « professeur/guide », il a un rôle intellectuel, spirituel et philosophique. Le premier guru a mis en avant trois règles de vie : gagner honnêtement sa vie, partager ses ressources et méditer tout en menant une vie vertueuse. Ses neuf prédécesseurs ont chacun mis leur pierre à l’édifice. Par exemple, le Guru Arjun Dev – a fondé le temple d’or d’Armritsar, lieu Saint du Sikhisme en Inde et le Guru Gobind Singh a recueilli dans un livre sacré de 1430 pages les enseignements des dix maîtres spirituels sikhs ainsi que des aspects spirituels hindous et musulmans. Ce recueil sacré est considéré comme un être vivant et se retrouve vénéré dans toutes les salles de prières des Gurdwaras.

L’identité sikhe et les « 5K »

Les Sikhs prêchent une vie intègre et invitent à vivre de manière fraternelle et généreuse en intégrant l’ordre des Sikhs : le Khālsā. Le Khālsā est une seule famille où les Sikhs, hommes et femmes, se reconnaissent tous comme égaux, avec une destinée commune. C’est en partie pour cela que les Sikhs ont les mêmes noms de famille : Kaur pour les femmes signifie “princesse” ou “lionne”, et Singh “lion” pour les hommes. Chaque membre de l’ordre du Khālsā suit les « cinq K » : l’identité sikh. Les « cinq K » sont des attributs visibles, tel un uniforme, que les Sikhs font voeu de porter en permanence :
Kes : interdiction de se couper les cheveux ou les poils (forces vitales) ainsi, le turban est un attribut permettant de couvrir leur longue chevelure
Kangha : un peigne en bois pour tenir leurs cheveux sous le turban
Kirpan : le poignard, une sorte de mini dague qui rappelle les persécutions passées et permet de se souvenir de la nécessité de défendre la liberté de conscience contre l’obscurantisme.
Kara : le bracelet autour du bras qui tient le poignard et qui symbolise l’humilité
Kaccha : une sorte de sous-vêtement bouffant permettant des mouvements adéquats pour le combat. Avec cette tenue et le poignard, le sikh se tient en quelque sorte toujours prêt pour le combat.

Mon hôte Bikrangit Singh retrace l’histoire des Sikhs à travers les siècles

Vaisakhi
Le vaisakhi est une fête traditionnelle sikhe, célébrée mi-avril. C’est un jour important pour la communauté sikhe du monde entier pour plusieurs raisons. Historiquement, Vaisakhi représente la fête des moissons et prend son nom de Vesak (deuxième mois du calendrier solaire sikhe) et depuis 1699 Vaisakhi commémore aussi la création de l’ordre des Sikhs initiés, le Khalsa . C’est une fête religieuse très appréciée des petits et des grands qui célèbrent cette journée à coup de processions, offrandes, etc. En Seine-Saint-Denis, Vaisakhi est célébrée par la diaspora sikhe depuis 1988. Si la première célébration de Vaisakhi s’est déroulée à porte de Bagnolet, la plus importante est désormais fêtée tous les ans à Bobigny. Les rues où passe le cortège sont lavées par les bénévoles (sewardas) puis parsemées de fleurs pour parfumer le passage du char où se trouve le livre sacré, alors sorti pour l’occasion. Des mets penjabi sont souvent offerts aux fidèles et curieux de passage, des démonstrations de gatka (art martial sikh) sont réalisées sur le bitume et de jeunes sikhs en fin de cortège expliquent en quoi consiste cette fête. Vaisakhi est à la fois l’occasion pour la diaspora de renouveler ses voeux religieux mais aussi d’afficher publiquement ses traditions et sa culture. Je vous invite grandement à venir au printemps prochain à Bobigny pour assister quelques heures à cette célébration festive.

Vaisakhi, la fête annuelle sikhe, dans les rues de Bobigny.

Le temps d’une journée, ce voyage (presque) immobile m’a de nouveau prouver que le dépaysement existe et cela à peu de bornes de chez moi. J’ai chamboulé mes habitudes en mangeant avec les doigts une cuisine végétarienne épicée que je n’ai pas coutume de préparer à la maison et ai rencontré des franciliens qui m’ont élargi mes horizons. Une immersion d’une journée qui coupe le quotidien et fait prendre conscience de la richesse cultuelle et culturelle du Grand Paris !

Temple sikh Gurdwara Singh Sabha
16-20, rue de la Ferme, 93 000 Bobigny
Métro ligne 5 : Bobigny-Pablo Picasso
ou Tram 1 : La Ferme


1 Commentaire

  • Reply Claude 19 novembre 2020 at 12:57

    Le Printemps, c’est demain

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