Culture food, Rencontres

A la table d’une famille chinoise, rencontre avec l’auteur Eliane CHEUNG

5 février 2017

À la table d’une famille chinoise, recettes de mes parents, est mon dernier livre coup de coeur. Touchée par cette histoire de transmission de patrimoine culinaire et charmée par ses illustrations, j’ai convié Eliane CHEUNG à déjeuner avec moi. Nous avons parlé de sa démarche pendant un instant gourmand et je partage avec vous aujourd’hui les saveurs de notre rencontre..

Par une jolie journée d’hiver, dans mon bistro de quartier « Invitez-vous chez nous » – très vivant mais généreux et accueillant – je m’assied en face d’Eliane, alias Mingou Mango. Linguiste de formation, cette jeune française d’origine chinoise est appréciée sur la toile tant pour son blog que pour ses admirables dessins. Sa sensibilité retranscrite sur carnet et sa volonté de livrer le parcours de sa famille ainsi que les secrets de son clan ont immédiatement eu de profonds échos en moi. Pour ceux qui ne le savent pas encore, je dessine à mes heures perdues et ai également commencé à écrire les mémoires de mes grands-parents maternels, anciens charcutiers au marché des Capucins à Bordeaux. Cette envie de conserver les recettes, de garder une trace de ses racines et de partager cette histoire individuelle sont complètement dans la ligne et les projets du blog BOUI-BOUI.

Petite, les repas m’apparaissaient comme une corvée alors qu’aujourd’hui
je passe mon temps à réfléchir à ce que je vais manger.

La genèse de ce bel hommage
Avec pudeur et un brin de timidité, menu du jour sous les yeux, Eliane me raconte comment lui est venue l’idée de récolter les trésors familiaux.
“C’était une envie quasi égoïste : je souhaitais recueillir ce que j’avais de plus précieux. Récupérer les recettes familiales avant qu’elles ne tombent dans l’oubli et les illustrer par mes dessins. Comme ce sont des recettes régionales, voire uniques, je ne peux les retrouver facilement en me rendant au restaurant ici, à Paris. Il y a trois ans, le décès de ma grand-mère et la disparition des plats de mon enfance ont accéléré ma réflexion. Réalisant naïvement que mes proches n’étaient pas éternels, il était urgent de récolter les secrets de mon père cuisinier et de ma mère « reine des ailes de poulet caramélisées”.

Des débuts laborieux 
Une nuit, j’ai fait un cauchemar, mon père mourrait avec tout son savoir. Cela a été un véritable déclencheur ! J’ai fait part de mon projet à mes parents, même s’ils comprenaient ma démarche, ils n’ont pas saisi la nécessité d’écrire un livre. Qui donc pourrait avoir envie de lire nos histoires de famille ? Pour eux, « notre histoire » ne pouvait pas avoir d’intérêt pour les autres. Le projet a trainé pendant deux ans, ce qui a fait germé en eux l’idée de contribuer à mon initiative. Peu à peu, j’ai senti une certaine impatience de leur côté…“Bah alors, tu le fais ce livre ?”

Cela n’a pas été évident d’abandonner mon travail salarié pour devenir indépendante, mais en mars 2016, j’ai quitté mon boulot de linguiste pour me consacrer à la préparation de ce bouquin. J’étais pleine d’incertitudes…

Habitant le même immeuble que mes parents, c’était pratique de descendre chez eux pour faire des sessions de cuisine. J’arrivais avec ma balance, mon appareil photo et mon cahier et c’était parti ! Je ne cache pas que ça a donné lieu à des prises de becs, car lorsque j’arrivais, mon père avait déjà commencé sans moi. J’avais beau lui expliquer que j’avais besoin de voir les ingrédients avant qu’il ne les transforme, il débutait systématiquement les recettes sans attendre ma présence. Au début, c’était donc compliqué. Le fait de devoir tout mesurer, ça le perturbait. Il lui a fallu du temps pour s’ajuster. Avec ma mère, c’était différent. Elle a de suite compris qu’il fallait peser et être précis mais en pratique, elle avait beaucoup de mal à appliquer cela.

Reproduire ce qu’on vient d’apprendre
Souhaitant retrouver toutes les saveurs de mon enfance, il m’est parfois arrivée de refaire certaines recettes chez moi, pour vérifier que les proportions étaient correctes et le goût identique à celui qu’avait gardé mon palais nostalgique. Les photos prises lors de nos sessions de cuisine m’ont beaucoup aidées à reproduire les textures et les lumières, pour que cela rende dans mes dessins.

On est une famille d’immigrés parmi tant d’autres…

L’histoire familiale
On a pour habitude de tous se retrouver autour de grands repas. Pléthore de plats à déguster, retrouvant chacun son met favori, la table est pour notre clan un moyen de partager et d’échanger entre génération.

Je me sens très française mais je devais – pour ma soeur, mon frère et moi- préserver nos racines chinoises. Pour savoir véritablement d’où l’on vient, car si nous connaissions vaguement leur histoire, nous n’avions aucun détail. S’il y a eu de nombreux repas familiaux où je tentais de poser des questions à mes parents – très pudiques – ils ne me livraient rien. C’est finalement le frère de mon père, David, qui a répondu à mes questions et m’a aidée à reconstituer l’histoire de notre famille.

On est une famille d’immigrés parmi tant d’autres, mes parents et grands-parents sont des déracinés, des anonymes ! Ce qui reste de leur pays et finalement de leurs identités sont leurs recettes et quelques photos. Ainsi, avec ce livre, je voulais leur rendre hommage. Leur montrer et leur dire que ce qu’ils avaient accompli n’était pas rien. A côté d’eux, je trouve ma vie très tranquille (sic).

Transmission 
Quand je vois l’accueil réservé à ce livre, je le considère comme le bien le plus précieux qu’on ait. Mon frère est très fier de mon travail et mon père serait même partant pour en faire un deuxième. Je vais peut être le décevoir mais la première chose que je me suis dit c’est : “J’ai réussi à le faire à temps”. C’est un soulagement de voir ce projet terminé et il m’a fallu du courage et de la force pour mener à terme celui-ci. J’ai cependant énormément de regrets par rapport à ma grand-mère car ses recettes que j’aimais tant sont parties avec elle…


Vous l’aurez compris, Eliane Cheung, avec son regard d’adulte et ses crayons d’enfant, retrace le périple de ceux qu’elle aime. Son parti pris de nous immerger dans la vie passée et présente de sa famille grâce à l’incroyable charme de ses illustrations et de ses textes, est très intime, dévoilé avec une élégante pudeur. Son amour du repas partagé et son tracé délicat nous emporte. Avec sa manière de retranscrire les ombres et textures, Eliane ne sublime pas les ingrédients ni les plats, elle les révèle tel qu’elle les ressent, avec une pincée de désir, une dose d’instantané et parfois seulement une once de nostalgie.

J’espère que la lecture de A la table d’une famille chinoise, recettes de mes parents,
vous plaira tout autant qu’à moi et que vous essayerez quelques recettes.

A bientôt


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2 Commentaires

  • Reply Madeleine à bicyclette 12 février 2017 at 19:03

    J’ai découvert ton joli blog il y a quelques temps et j’adore suivre tes explorations culinaires et exotiques au sein de la capitale. Cet article me parle beaucoup, car déjà je suis fan des dessins d’Eliane Cheung et parce que ce sont aussi mes origines qui me donnent un lien si fort à la nourriture (sa production, sa confection, sa dégustation…), cette transmission d’une (partie d’une) culture, cette histoire qu’on raconte sans mots de son pays, de son enfance. Son idée est sublime tout autant que son livre.

    • Reply Chloé 18 février 2017 at 11:44

      Bonjour Madeleine, merci pour ton joli message.
      Ravie que tu suives mes pérégrinations et découvertes culinaires. Assez contente également que cet article te parle et que tu sois aussi admiratrice du travail d’Eliane. Reparlons-en ensemble autour d’un subtil thé chinois, j’ai l’impression que ton univers est très tourné vers mère-nature et ça aussi ça me parle 😉
      A bientôt,
      Chloé

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